
Nous vivons une époque merveilleuse.
Le projet démiurgique de fabriquer de l’humain a quitté le domaine du mythe pour s’inscrire dans un horizon temporel. Dissimulé dans la fragmentation des savoirs, l’homme de demain se veut modifiable à l’envie, possède une durée de vie aussi allongée que son compte en banque le permet, et se lance de toutes forces dans une quête d’emprise toujours plus grande sur la nature et sur ses semblables.
Il ne s’agit pas de l’Übermensh nietzschéen, cet homme inaccessible vers lequel tendre sans relâche, parangon d’individualisme aux qualités morales toujours nouvelles et uniques. Non, ce que la science propose est une version abâtardie d’un Superman lobotomisé pour accueillir l’esprit de sa Némésis, Lex Lutor. Autrement dit, un être matériellement supérieur dès sa naissance, cherchant toujours plus de puissance par des moyens matériels, fier d’une morale prométhéenne, utilitariste et fanatique. Les nazis ne souhaitaient pas autre chose.
L’enfer est pavé de bonnes intentions.
Ce transhomme s’insinue sous le couvert de bons sentiments.
Voilà 3 exemples de ce que nous savons déjà faire au nom du bien commun :
1) Décoder le génome, expérimenter sur des cellules souches permet de produire de nouveaux traitements pour les maladies génétiques. Par ici les dons, merci le Téléthon.
2) Greffer une prothèse de main bionique (plus forte et plus réactive qu’une main de chair) sur un héros de la guerre d’Irak revenu manchot, pour le renvoyer ensuite au front, est à la fois l’honneur et le devoir de la patrie. (Voir le cas Leroy Petry, surtout à 3:37)
3) Câbler le cerveau d’un paralytique sur un ordinateur est possible. Retranscrire ses pensées en clics et en mouvements de souris lui permet d’interagir avec ses proches et le monde. Victoire de l’esprit sur le corps ! (Voir les travaux et patients du docteur Jonathan R. Wolpaw)
Et voila où ces merveilles vont nécessairement nous mener :
1) Génie génétique :
Ce qui nous est promis à court terme derrière le Téléthon est un eugénisme légitime puisque scientifique, du genre Bienvenue à Gattaca. Dès aujourd’hui, si votre assurance vie ramasse l’un de vos cheveux et débourse 400 dollars d’analyse dans un labo, elle peut connaitre le risque statistique de toute une série de maladies (infarctus, hypertension, Parkinson, etc). Elle va en déduire un âge moyen après lequel il est peu probable que vous soyez encore en vie, et calculer vos mensualités en fonction de ce résultat.
Légalement, il n’y aura pas discrimination puisque les inégalités génétiques sont “objectives”. Et lorsque la cartographie du génome coûtera 10 euros, elle sera systématiquement utilisée de votre naissance à votre mort par votre école, votre employeur, votre état pour vous “caser à votre place”. Les Etats réactionnaires qui refuseront cette catégorisation scientifique feront fuir les entreprises, naturellement à la recherche des profils les plus compétitifs. La pratique s’installera de “sélectionner” les meilleurs embryons avant leur naissance (réalisable à faible coût dès aujourd’hui). Après tout, quel parent ne veut pas “le meilleur” pour son enfant ?
Toi aussi, demande à ton gynécologue un enfant modèle Ken pour le printemps
2) Prothèses biomécaniques :
Pensez aux inégalités de performances entre soldats “augmentés” et “naturels”. Bientôt, des bien-portants souhaiteront se faire amputer. Imaginez un caporal qui accepte de se faire greffer un bras capable de détruire un mur, il passera plus vite sergent. De même, un agent de sécurité trouvera une meilleure place s’il dispose d’un corps “amélioré”. Des athlètes participants aux jeux paralympiques feront sauter les records de leur homologue “naturel”, précipitant la quasi totalité des sports dans une crise morale.
Les Etats interviendront pour limiter la diffusion de ses prothèses, en les assimilant à des armes. Au passage, ils renforceront la surveillance et le fichage des citoyens au nom de la sécurité. Les tribunaux pencheront du côté de la liberté lorsqu’il deviendra évident qu’un Français naturel à la recherche d’emploi ne peut rivaliser avec un Russe augmenté. Les greffes “cosmétiques” deviendront monnaie courante, prétextes à une myriade de petites modifications. Les méca-chirurgiens-esthéticiens organiseront des défilés de mode corporel pour faire la promotion de leurs dernières créations, repris par les publicitaires et les magazines type ELLE.
Intermède publicitaire
3) Interface cerveau / machine :
Cela ouvre la voie au contrôle absolu de l’autorité sur ses sujets, façon big brother télépathe. Car en plus de transcrire les signaux nerveux (puces greffées dans le cerveau ou électrodes sur le crâne), il est aujourd’hui possible de reconstituer le film – encore rudimentaire – de vos pensées (Travaux de Jack Gallant à l’Université de Berkeley). Au commissariat, bientôt les enregistrements psychiques. “Vous n’avez rien à cacher à la police ? Et à votre patron ?” Dans un entretient d’embauche on vous enfilera un casque sur la tête avant de vous poser les questions : “Êtes vous motivé ? Êtes-vous sérieux ?”. Puis la sélection se fera sur la seule base des images qui ont pu vous passer par la tête.
Bientôt, des psychologues vous proposeront de lire les rêves de vos enfants dans leur sommeil, pour un programme éducatif personnalisé garantissant gloire et fortune. Et il n’y a pas de raison pour que cela ne fonctionne que dans un sens, téléguider et endoctriner les humains comme des marionnettes sera un jour techniquement possible.
La fiction La réalité
Elucubration, science fiction, technophobie ? Non, exercice d’anticipation. Incertain, limité mais plausible.
Et pourtant, la science est l’avenir de l’homme.
Faut-il arrêter la recherche ? Ne pas soigner les malades, ne pas donner la meilleure prothèse à un blessé, laisser mourir “naturellement” les paralytiques ? Bien sût que non. Mais cela revient à accepter que les progrès de la médecine change radicalement l’homme à moyen terme.
Cette science nous éloigne-t-elle de notre nature ? Pas plus que les implants mammaires, le maquillage au plomb ou l’épilation au laser cancérigène. Plus dangereuse ? En comparaison de la menace d’explosion d’une bombe atomique, ce n’est rien. Risque-t-elle de faire de nous des clones uniformes de Superman ? A l’ère de l’individu, c’est peu probable. Au contraire, la diversité (physique) risque d’augmenter à mesure que les paramètres de modifications sont plus nombreux. Bien sur, la diversité des corps sera tempérée par des effets de modes et de castes / classes sociales, tout comme l’est aujourd’hui la diversité des vêtements.
De façon plus globale, notre modèle de croissance n’est pas loin de l’injonction biblique“multipliez, remplissez et assujettissez la terre” (Genèse 1. 28). Cette quête de puissance, de domination et cette fuite de la mort par la reproduction sont condamnées aujourd’hui par une doxa bien pensante. Mangez peu et bio, économisez l’énergie et l’eau, triez et compostez, soignez vous avec des plantes et des infusions, etc. Refusez la science “inhumaine”, retrouvez une vie en harmonie avec la nature.

En quête d’étoiles et d’absolu, assumons de consumer, assécher et polluer la terre.
On retrouve dans cette diabolisation de la science la culpabilité du péché originel : nous avons obtenu la connaissance malgré la volonté de Dieu, et cette connaissance empoisonné nous exclus du paradis, du bonheur. Heureux les simples d’esprits…
S’il y a bien un point sur lequel sont d’accord autant le parti républicain américain que le parti communiste chinois ou l’Ayatollah iranien, c’est celui là. La culpabilité des origines, de notre “nature” et de la connaissance se retrouve dans tous les mythes de toutes les cultures. Bien que cette culpabilité soit l’expression d’une évidente sagesse (le savoir à un prix) et possède une certaine légitimité, elle prend au mieux la forme d’un conservatisme politique, au pire celle d’une force réactionnaire.
Pourtant, si l’on parle de nature humaine au sens de tendance psychologique, il faut reconnaitre que le désir de savoir et de pouvoir existe en nous au même titre que le désir d’harmonie. Ce qui est une catastrophe, c’est de succomber entièrement à l’un ou l’autre désir. Dans un cas, on risque la stagnation et la régression. Dans l’autre cas, on risque de se heurter à l’inertie de l’histoire, dans une course effrénée et auto destructrice vers l’avenir.
Politiquement, cela se traduit par la recherche constante d’une attitude éclairée, non-autoritaire et non-idéologique. Economiquement, c’est un chemin étroit entre décroissance sélective et progrès dirigé. Aussi embarrassante soit-elle, la science est à embrasser pour éviter stagnation ou extinction lente. Pire, la science est condition nécessaire pour garantirperfectionnement et prolifération à l’espèce humaine sur le très long terme.
La génération désenchantée a une imagination débordante.
Dans les anciens contes, la magie était extérieure aux hommes sous forme de pouvoirs rares et précieux que les héros contrôlaient de façon erratique. On nous promet aujourd’hui une science qui ne se distingue pas de la magie (nano-machines, cellules totipotentes), mais il s’agit de pouvoirs intériorisés, maîtrisés, permanents, et accessibles aux masses. Bien loin de tuer le rêve, cette démocratisation de la magie a décuplé l’imagination.
Le désenchantement, c’est de pouvoir matériellement réaliser TOUT ses fantasmes. Deux choses au moins nous empêche alors d’être une génération blasée :
- On ne réalise qu’un fantasme à la fois,
- Réaliser un fantasme n’est pas gratuit. Plus il est original (et donc difficilement réalisable), plus le prix à payer (monétaire ou de sa personne) est élevé.
En conséquence, les rêves se transforment une fois accomplis, les désirs se reportent sur d’autres choses ou personnes une fois satisfait. L’imagination se fixe rarement longtemps quelque part, elle vagabonde. La durée toujours plus courte de nos relations amoureuses en est une manifestation. Cette idée est parfaitement exprimée dans une nouvelle de Greg Egan disponible sur le Net : Plus près de toi.
Mais notre vagabondage nous pousse à devenir artistes. A nous fabriquer des yeux nouveaux toujours plus personnels. A imaginer des suites à l’infini. L’homme modernisé par la technique n’est pas moralement meilleur : mesquinerie, petitesse, égoïsme ne l’ont pas quitté. Mais il est devenu plus créatif, pour le meilleur et pour le pire.
Pierre Alhammoud